Le Nord contre le Sud

Le quatrième article de la série « Les guerres inconnues » retrace la participation d’attachés militaires et de pilotes soviétiques dans la guerre de Corée (1950-1953). Les articles précédents étaient consacrés à l’intervention de l’Armée rouge dans des conflits en Perse (1920-1921), en Afghanistan (1929-1930) et au Xinjiang (Chine du Nord-Ouest) (1933-1944).

Après la débâcle du Japon, la Corée a été divisée en deux secteurs, l’un occupé par l’URSS, l’autre par les USA. Après la proclamation de la République populaire démocratique de Corée en septembre 1948 et après la fin de l’évacuation des troupes soviétiques de son territoire, il y restait 209 conseillers militaires qui étaient placés sous le commandement du lieutenant-général Nicolaï Vassiliev. Le conseiller militaire en chef avait prêté allégeance à l’ambassadeur Terentii Shtykov qui portait toujours les galons de colonel général.

 « Le marché militaire de Staline »

Les conseillers s’occupaient de la formation des grandes unités de l’Armée populaire de Corée (APC) ainsi que de celle des officiers dans les écoles militaires. Après le rapatriement des troupes américaines de Corée du Sud en 1949, Kim Il-sung et son entourage ont accéléré la préparation de l’invasion du Sud de la presqu’île. Leur but était de renverser le régime pro-américain de Syngman Rhee et d’unifier le pays par le communisme. Staline soutenait ce projet et a accepté les demandes effectuées par Pyongyang qui désirait la livraison d’équipements militaires nécessaires au renforcement de l’armée de la RPDC. Cependant, il a soigneusement tout mis en œuvre pour masquer l’aide des spécialistes militaires soviétiques dans l’élaboration de plans de guerre et pour ne pas intervenir directement dans les opérations militaires afin de prévenir toute accusation d’agression contre le Sud.

Le 27 octobre 1949, Staline a durement réprimandé Shtykov : « Il vous était interdit de recommander, sans l’aval du Centre, au gouvernement de la Corée du Nord de mener des opérations actives contre les coréens du Sud… Vous n’avez pas rendu compte de la préparation d’actions offensives de grande ampleur et de fait vous avez permis la participation de nos conseillers militaires dans ces opérations… Je vous ordonne de me fournir une explication ».

Le 19 janvier 1950, Kim Il-sung a rendu visite à Shtykov. Selon l’ambassadeur soviétique, le leader de la Corée du Nord lui aurait exprimé le souhait de rencontrer Staline en personne afin de recevoir une sanction pour avoir unifié le pays (comprendre : pour l’écrasement militaire et la prise de la Corée du Sud). Environ une semaine plus tard, une réponse est arrivée de Moscou : « Une telle entreprise demande de la préparation. Il faut organiser les choses de manière à ce qu’il n’y ait pas de gros risque. Je suis prêt à accepter ». Après s’être entretenu avec Mao Zedong, Staline a autorisé les préparatifs à une guerre de grande ampleur. La RPDC a commencé à former de nouvelles grandes unités équipées par du matériel russe. Jusque-là, l’armée n’était principalement dotée que des trophées de guerre pris aux japonais. Cela avait donc augmenté les possibilités d’attaque de l’Armée populaire coréenne. A la fin du mois de mai 1950, Staline a approuvé les plans d’offensive en espérant que la guerre serait courte et victorieuse et qu’elle ferait grossir le camp socialiste.

Le 25 juin 1950, l’armée de RPDC a franchi la ligne qui séparait le pays sur le 38e parallèle ; selon les versions officielles soviétiques et nord-coréenne, c’était une contre-attaque, une « réponse à une provocation ». Pourtant, grâce aux documents publiés ces dernières années, il apparait clairement que l’invasion avait été planifiée. Pour autant, Staline n’a pas officiellement reconnu l’aide militaire de l’URSS apportée à Pyongyang. Lorsque Shtykov a promis à Kim Il-sung qu’il convaincrait le Kremlin d’envoyer des conseillers militaires sur le front, Staline a brusquement réagi : « Vous ne vous comportez pas bien parce que vous avez promis d’envoyer des conseillers militaires alors que personne ne nous l’a demandé. Il vous faut vous rappeler que vous êtes un représentant de l’URSS et pas de la Corée. Que nos conseillers rejoignent l’état-major du front et les groupes armés en tenue civile et en qualité de correspondant de la « Pravda » en nombre exigé. » L’Etat-major général a catégoriquement interdit aux conseillers de franchir le 38e parallèle.

 « La situation de nos camarades coréens devient désespérée »

Les premières semaines de combat laissaient de la place à l’optimisme. Seulement 3 jours après le début de la guerre, les coréens du nord occupaient Séoul, Incheon (Jemulpo). Même l’arrivée de troupes terrestres américaines n’avait pas tout de suite renversé la situation – vers la mi-septembre, le gouvernement sud-coréen ne contrôlait plus qu’un petit morceau de territoire dans la région de Busan.
Le 28 aout 1950, Staline a envoyé un télégramme à Pyongyang « le Comité central du parti communiste de l’Union soviétique salue le camarade Kim Il-sung et ses amis pour la grande lutte de libération du peuple coréen qu’il mène avec un succès éclatant. Le Comité central du parti communiste de l’Union soviétique ne doute pas que les interventionnistes seront rapidement chassés de Corée dans le déshonneur ». Cependant, l’arrivée de nouvelles grandes unités d’aviation américaines leurs a permis de contrôler complètement les airs et a obligé l’armée de la RPDC à n’attaquer que de nuit. Beaucoup de pertes en hommes et en matériels les ont contraints à suspendre puis à cesser l’attaque sur la ville de Busan.

La situation s’est complètement retournée lorsque les américains ont débarqué des troupes dans la région d’Incheon et ont entamé l’offensive depuis la place d’arme de Busan. Grâce à leur supériorité totale dans les airs et en chars, les américains et leurs alliés ont encerclé une partie des forces nord-coréennes au sud du 38e parallèle et se sont mis à envahir le territoire de la RPDC. Le ton du Pyongyang lorsqu’il s’adressait à Moscou avait subitement changé. Le 1er octobre, le ministre des affaires étrangères de la RPDC, Pak Hon-yong a remis à Shtykov une lettre pour Staline : « …Si l’adversaire continue son offensive sur la Corée du Nord, alors nous ne serons pas en mesure de l’arrêter avec nos propres moyens. C’est pourquoi, cher Joseph Vissarionovich, nous avons un besoin urgent de l’aide militaire directe de l’Union Soviétique ».

Staline a aussitôt répondu : « Je vois que la situation de nos camarades coréens est désespérée… Il conviendrait d’envoyer rapidement au moins 5 ou 6 divisions vers le 38e parallèle. Les divisions chinoises pourraient se présenter comme volontaires ». Vraisemblablement, l’interdiction des conseillers militaires soviétiques de participer aux opérations avait été temporairement levée mais Staline avait exigé qu’aucun spécialiste militaire soviétique ne soit fait prisonnier. A la fin du mois de novembre 1950, Shtykov et Vassiliev avaient été démis de leur fonction pour des « erreurs de calculs graves dans leur travail survenues pendant les contre-offensives des armées américaines et sud-coréennes. » Aussi, le 3 février 1951, Terentii Shtykov a été rétrogradé au grade de lieutenant-général et 10 jours plus tard, a été renvoyé des rangs des forces armées en réserve. On n’avait pas pardonné aux généraux d’avoir surestimé le potentiel de l’Armée populaire coréenne et d’avoir sous-estimé la possibilité d’envoi de troupes américaines et internationales dans le sud de la presqu’île.

La ruée des casques bleus dont la force de frappe était les divisions américaines a engendré une défaite sévère de l’Armée populaire de Corée et une prise quasi complète du territoire de la Républicaine populaire démocratique de Corée. Kim Il-sung et ses compagnons d’armes n’avait plus que la maîtrise d’une petite place d’arme près du fleuve Yalou. C’est seulement le 19 octobre, après de longues hésitations, que la Chine a commencé le transfert de divisions et de corps de « volontaires du peuple » dans le Nord de la Corée. Le nombre total de volontaires engagés en Corée est estimé selon différentes sources entre 1,2 millions et 3 millions de personnes. Les divisions chinoises de l’armée régulière, dites « de volontaires » étaient mal armées et n’avaient pas de tanks. Cependant, leurs soldats et particulièrement leurs commandants avaient un esprit combattant développé, de solides connaissances militaires (surtout en matière de guérilla) et ils étaient peu exigeants dans leur vie de guerre quotidienne. Leur plus grand fait d’arme a été leur approche rapide de l’adversaire et leur infiltration.

« Le pilote chinois Lee-See-Tsin »

Pour couvrir à la fois les volontaires chinois et l’Armée populaire coréenne, des grandes unités soviétiques antiaériennes et d’aviation de chasse ont été envoyées vers les frontières de la République populaire et démocratique de Corée. Le 15 novembre 1950, le 64e corps d’avions de chasse (CAC) était formé. Il comptait deux divisions aériennes et deux divisions d’artillerie anti-aérienne. Tous les commandants et la plupart des pilotes avaient l’expérience de la Grande Guerre Patriotique, notamment Ivan Kojedoub, trois fois Héros de l’Union Soviétique et Alekseï Alelyukhin, deux fois Héros de l’Union Soviétique. Le corps était solidement équipé de chasseurs MiG-15 et La-9, remplacés par la suite par des MiG-156is et des La-11. Les avions étaient peints aux couleurs de l’Armée chinoise et les pilotes portaient un uniforme chinois ou coréen. Les pilotes devaient s’exprimer en chinois ou en coréen pour donner des ordres et mener des négociations. Les anecdotes sur les pilotes chinois (ou coréens) Lee-See-Tsin et Van-Yu-Shin sont nées pendant la guerre de Corée.
Les MiG étaient d’excellents avions pour le combat aérien. Leur vitesse et leur maniabilité étaient complétées par de puissants canons. Les chasseurs américains et les bombardiers étaient principalement équipés de mitrailleuses à gros calibre dont les capacités militaires étaient bien plus faibles.

De plus, un groupe de généraux de l’Etat-Major de l’Armée Soviétique a été envoyé en renfort au commandement général de l’Armée populaire de Corée. A sa tête, le directeur adjoint de l’Etat-Major, le général d’armée Matveï Zakharov.

La situation sur le front avait encore changé. Au cours des contres offensives de novembre 1950 à janvier 1951, les « volontaires » chinois avaient repoussé l’adversaire derrière le 38e parallèle et avaient occupé Séoul avant d’être contraint de reculer derrière la ligne de démarcation.

Les combats avaient lieu dans les airs comme au sol. En moyenne, les soldats et les officiers du 64e corps d’avions de chasse n’ont jamais été plus de 10 000 à 12 000. Fin 1952, il y avait 440 pilotes et 320 avions sur le territoire chinois. En comptant la relève régulière des unités aériennes, entre 25 000 et 27 000 personnes ont fait la guerre de Corée. C’est la première vraie guerre ayant opposés entre eux d’anciens alliés contre Hitler.

Les MiG, équipés de matériels plus puissants que les F-84 et les F-86 « Sabre » américains, ont causé de lourdes pertes à leur adversaire. Le 30 octobre 1951, 44 MiG combattant contre 200 chasseurs et 21 bombardiers ont détruit 12 « superforteresses » B-29 et 4 chasseurs, sans subir aucune perte. Aux Etats-Unis, ce jour est appelé « le mardi noir » de l’aviation stratégique. Après une série d’échecs de leur armée de l’air, les USA ont arrêté d’utiliser les B-29 pour combattre de jour, les pilotes et le commandement de l’aviation ont exigé un renforcement immédiat des équipements de leurs chasseurs (on les a alors équipés de canons de 20mm) et une amélioration de leur maniabilité. D’ailleurs, les combats aériens dans le ciel de Corée et de la Chine du Nord-Est ont rapidement dévoilé la nationalité des pilotes. Selon les témoignages des participants des deux camps à ces combats, la ligne radio était saturé de gros mots russes.

Dans le même temps, ils ont essayé de s’emparer des avions soviétiques, plus ou moins en bon état, pour les étudier en détails. A leur tour, les spécialistes soviétiques ont tout fait pour s’emparer des machines de guerre américaines. Le premier chasseur F-86 a été pris le 6 octobre 1951 après un atterrissage forcé sur la rive de la mer jaune consécutif à un combat aérien. Le lieutenant-colonel Evgueni Pepelyayev a en conséquence reçu le titre de Héros de l’Union Soviétique. Un peu plus tard, on livrait des « Sabre » à l’URSS en passant par la Chine. Un autre « Sabre », abattu par les soldats des unités antiaériennes, a été pris le 13 mai 1952 après avoir atterri sur le territoire chinois.  De leur côté, les américains ont ramassé un MiG-15 délabré en juillet 1951 près de la côte ouest de la République démocratique et populaire de Corée et en septembre, No Kum-sok, pilote de l’Armée populaire de Corée, s’est enfui en Corée du Sud à bord d’un MiG-156is. La récompense offerte au traitre était colossale pour l’époque : 100 000 dollars.

Le prix du match nul

Tout le monde (les coréens du Nord et du Sud, les américains et les « volontaires » chinois) a subi d’énormes pertes. L’Armée populaire de Corée a dénombré environ 315 000 morts et disparus, les « volontaires chinois », selon différentes sources, entre 160 000 et 700 000. L’armée de Corée du Sud a perdu environ 160 000 personnes mortes ou disparues, les américains, 33 600 et les casques bleus, 4000. Les victimes civiles représentent environ 1,5 million de personnes.

En comparaison, les pertes soviétiques en Corée et les résultats de leurs actions semblent impressionnants : au total, 315 soldats et officiers sont morts (dont 120 pilotes), la majorité des soldats morts ont été enterrés à Lüshunkou (Port-Arthur) en Chine, aux côtés des soldats morts pendant la guerre russo-japonaise de 1904-1905. L’Armée de l’air soviétique, selon les données récentes russes, a perdu 335 avions en Corée. Les américains, selon différentes sources, auraient perdu entre 1200 et 1400 avions, dont 800 à 1100 au combat.

Les USA et l’Union Soviétique ont petit à petit pris conscience que la guerre était arrivée à un point mort et qu’il fallait engager beaucoup plus de forces, vraisemblablement, l’arme nucléaire, pour parvenir à une victoire. Peu de temps après la mort de Staline, en mars 1953, et après les élections du président américain, (Dwight Eisenhower a remplacé Harry Truman en janvier 1953) les deux camps ont décidé d’arrêter la guerre. En juin 1953, un accord d’armistice a été signé à Panmunjeom.

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