Les exportateurs de la révolution

Le premier article de la série « Les guerres inconnues » est consacré à l'opération militaire menée par la flottille de la Caspienne et certaines unités de l'Armée rouge en Perse en 1920-1921.

Les opérations de l'aviation russe en Syrie ont commencé il y a déjà plus de 4 mois, le 30 septembre 2015. Depuis la chute de l'URSS, c'est la première guerre se déroulant en dehors du territoire de l'ex-URSS à laquelle l'armée russe prend part. La participation à la guerre en Syrie et la négation acharnée par les représentants officiels russes des faits montrant que nos soldats et nos officiers sont partis soutenir au sol Bachar El-Assad nous oblige à nous souvenir des guerres déclarées et non déclarées que l'Union Soviétique a menées du début des années 20 jusqu'à la fin des années 1980.

Certaines d'entre elles ne sont pas mentionnées dans l'histoire officielle. Les pertes subies par l'Armée rouge et soviétique dans ces événements-là n'apparaissent pas dans les listes des personnes tuées au cours d'opérations militaires.

Le premier article de la série « Les guerres inconnues » est consacré à l'opération militaire menée par la flottille de la Caspienne et certaines unités de l'Armée rouge en Perse en 1920-1921.

A l’automne 1919, après la débâcle des principales forces de l'Armée blanche dans l'Est de la Russie, le président du Soviet Militaire Révolutionnaire (SMR), Léon Trotski, alors deuxième homme dans l'état soviétique, a proposé de développer la révolution à l'Est et de détruire la puissance des états capitalistes en commençant par l'Angleterre. Très vite, en janvier 1920, le commandant du front du Turkestan Mikhaïl Frounze écrivait au SMR : « L'organisation des forces révolutionnaires sur le territoire de la Perse suggère d’importantes dépenses. » et il a exigé que l'on partage les moyens financiers et les armes. A Moscou, on ne voulait pas mener d'opérations militaires de grande envergure contre l'Iran et les forces anglaises qui y stationnaient car la guerre civile continuait toujours. C'est pourquoi il a été proposé de débarquer un petit groupe de soldats qui pouvait devenir le catalyseur de la révolution en Perse. (l'actuel Iran)

La raison officielle justifiant le débarquement était le retour à la République socialiste fédérative soviétique de Russie des navires et du patrimoine de la flottille blanche de la Caspienne qui se trouvaient dans le port iranien d'Anzali sur la côte sud de la mer Caspienne. Cependant, les intentions du Kremlin ne se limitaient pas à une opération de débarquement. La planification de l’opération de la prise d'Anzali a commencé en mars 1920, avant l'occupation de l'Azerbaïdjan et de sa capitale Bakou. Le membre du bureau caucasien du Comité central du Parti communiste révolutionnaire, Sergo Ordjonikidze édifiait de grands plans et pensait que l'Armée rouge avait suffisamment de forces « pour faire sauter tout l'Azerbaïdjan perse, proclamer le pouvoir soviétique, occuper villes après villes et chasser les anglais ». (Le Front perse de la Révolution mondiale. Documents sur l'invasion soviétique de Gilan 1920-1921, Editions Quadrige, 2009, p12)

L'opération d'Anzali avait été pensée pour créer une tête de pont d’où partirait le cortège triomphant de la révolution à l'Est. Avant son commencement, le commandant de la flottille de la Caspienne, Fédor Raskolnikov a rencontré le leader du mouvement de libération nationale, Mirza Kuchak Khan, tandis que les unités de reconnaissance du front du Turkestan et de la flottille de la Caspienne ont envoyé leurs agents à Anzali et à Ardabil, une ville frontalière.

La tête de pont de Rasht

Le 18 mai 1920, les troupes de débarquement occupaient Anzali, les anglais capitulaient à la condition d'obtenir un passage par Rasht et le gouvernement soviétique a reçu plusieurs dizaines de navires de guerres et navires auxiliaires, une quantité considérable de canons, de mitrailleuses et d'autres armes de guerre et aussi plusieurs dizaines de milliers de kilos de combustibles. Peu de temps après, comme le confirmait l'encyclopédie « La guerre civile et l'intervention étrangère en URSS », les navires soviétiques sont rentrés à Bakou. Cependant, en réalité, une partie de la flottille est restée pour soutenir les forces débarquées. D'une manière générale, un contre-torpilleur, un croiseur auxiliaire ou une canonnière et l'artillerie navale anti-aérienne « Mania » veillaient constamment sur la rade.

Le gouvernement Perse ne s'est pas fait d'illusion au sujet des buts réels du débarquement rouge. Au début, Téhéran s'est informé des buts du débarquement auprès du commandement du corps expéditionnaire, Ivan Kozhanov, et il a ensuite envoyé une réclamation au Soviet des Commissaires du Peuple. Moscou a fait mine de ne pas être impliqué d’aucune façon dans « l'action entreprise personnellement par Raskolnikov ». Le commissaire du peuple aux affaires étrangères, Georgi Tchitcherine, a démenti dans une correspondance avec le gouvernement britannique que le Kremlin sanctionnait l’action à Anzali.

Sous la couverture des troupes soviétiques du débarquement, Kuchak Khan a intensifié ses actions. Kozhanov déclarait : « le 23 au matin, Kuchak est arrivé à Anzali. Après notre discussion, il est clair qu’il veut entamer un mouvement révolutionnaire en Perse sous les slogans soviétiques et c’est pourquoi il estime qu’il est nécessaire de créer un gouvernement soviétique en Perse. La population est très enthousiaste à l’égard de Kuchak Khan. Tout le monde attend un renversement politique. Je pense qu'il sera difficile d'empêcher un mouvement révolutionnaire ».

Kozhanov, semble-t-il, en savait moins que ces camarades plus âgés qui n'avaient pas l'intention de freiner le processus révolutionnaire. Vers le 1er juin, environ 2 500 marins et soldats de l'Armée rouge ainsi que 40 mitrailleuses et 12 canons étaient présents sur le territoire perse. Lors de la rencontre avec Raskolnikov, le 27 mai, Kuchak Khan a déclaré qu'il voulait mener une lutte commune contre les anglais et le Shah. Le détachement du débarquement a été dissous en apparence mais les soldats qui le composaient sont entrés dans Rasht le 6 juin en tant que volontaires. Une nouvelle « opération sous couverture » avait vu le jour. Kozhanov et le commissaire du détachement, Boris Aboukov, se sont faits naturalisés perses.

A la fin du mois de mai, le nouveau pouvoir a ressenti un manque de moyens financiers. Un télégraphe a été envoyé depuis Anzali : « Le cours de l'argent chute. Nous avons besoin de toman (la devise iranienne - NDLR). Si vous n'en avez pas, envoyez-nous du sucre en morceaux, de la farine blanche et 200 caisses de bière pour la vente ».
 
Le Shah rouge au Padischah perse

Malgré tout, la conduite de l'opération a été exécutée avec optimisme. L'État-major de la XIe armée du front du Caucase expliquait : « Une mission extrêmement importante et honorifique repose sur la vaillante XIe armée. Elle doit organiser, armer, habiller, chausser et équiper à sa manière et à son image la si vaillante Armée persane rouge des travailleurs et paysans, l’éduquer et l'élever dans l'esprit de la troisième Internationale pour lui permettre, après avoir chassé le Shah, les Khans et l'Entente, d'affranchir le prolétariat et de lui distribuer au mieux la terre et tous les biens du peuple libre et souverain. Pour y parvenir, à Bakou, l'État-major de la XIe armée fonde la direction chargée de former l’armée perse ». (Pavel Aptekar, La république soviétique inconnue, rkka.ru)

Cependant, des frictions sont très vite apparues entre Kuchak Khan et son encourage d’une part et les membres du parti communiste iranien d’autre part. Ces derniers, arrivés à Anzali sur les navires soviétiques, tentaient de forcer la révolution en Perse sur le principe russe. Depuis le tout début, le leader du parti communiste Sultan-Zade et ses adjoints, s'appuyant sur l'Armée rouge perse, voyait en Kuchak dans le meilleur des cas un compagnon de route. La situation a commencé à s'aggraver peu après le départ de Raskolnikov qui avait insisté sur l'idée de gradation et de respect envers Kuchak. Début juillet à Bakou, Polikarp Mdivani a déclaré au cours d'une conférence du tout nouvellement créé Bureau iranien du comité central du parti communiste d’Azerbaïdjan : « Si Kuchak ne devient pas une figure révolutionnaire importante, il faudra l'écarter et cette nécessité va très certainement arriver très bientôt ». (M.A. Persits, L'intervention timide. M. 1996)

Assez vite, le gouvernement de la Perse soviétique a entamé la confiscation des terres des propriétaires privés et a parlé de la confiscation des produits appartenant aux marchands de moyenne et grande importance. Sentant la montée de la menace, Kuchak Khan a préféré partir le 19 juillet dans la forêt près de la ville de Fumin. Les communistes locaux ont rapidement accusé leur rival d'être passé du côté des anglais et du Shah. Kuchak a envoyé un message personnel à Lénine. « La diffusion du programme communiste est pour l’heure impossible en Perse puisque les personnes missionnées pour le faire ne connaissent pas toutes les conditions de vie du peuple et leurs envies. La population de Rasht qui était, il y a encore un mois, prête à tous les sacrifices pour accomplir la révolution, a désormais décidé, sous l'influence de diverses tendances, de se mettre en grève et est quasiment prête à tendre la main aux contre-révolutionnaires. »

Kuchak Khan a exigé que l'on rappelle de Perse le chef du Comité central Aboukov, que l’on fasse revenir l'ancien commandant du détachement de débarquement Kozhanov et que l’on arrête aussi de leurs confisquer leurs biens et vivres. La lettre est restée sans réponse, la radicalisation des événements et la poursuite aveugle de la révolution par les russes ont continué.

Dans la nuit du 31 juillet 1920, un coup d'état a eu lieu à Rasht lors duquel les partisans de Kuchak Khan présents au gouvernement en ont été chassés et le pouvoir a été transmis au groupe gauchiste d’Ehsanoula. Les communistes arrivés de Russie et Iakov Bloumkine, le célèbre aventurier et assassin du comte Mirback, ambassadeur allemand se sont attribués l’organisation du renversement. Bloumkine occupait dans la Perse soviétique le poste de commissaire à la guerre à l'État-major de l'Armée rouge locale.

Peu de temps avant le renversement du gouvernement, la petite Armée rouge persane (qui ne compte pas plus de 5000 hommes) a commencé une offensive vers le sud sur les villes de Qazvin et de Téhéran et a tenté d'y apporter la révolution au bout de ses baïonnettes et de ses lames. Dans un premier temps, l'opération s’est déroulée avec succès. Le 31 juillet au matin, l'Armée rouge persane contrôlait la ville renforcée de Mendjil. Le commandant de l'armée, Carpateli (ayant pris en Perse le pseudonyme de Shapour) et le commissaire à la guerre à l'Etat-Major, Bloumkine ont déclaré la défaite de l’ennemi : « Les Anglais battent en retraite... En vous (L. Trotski - NDLR) communiquant, M. le chef de la Grande Armée Rouge russe, nos victoires, nous vous prions de faire connaître à tous notre certitude que, malgré la diversité et l'éloignement des fronts polonais et de Mendjil, nous menons une seule lutte globale, grande et victorieuse ».

Cependant, une semaine plus tard, des demandes d'aides sont arrivées à Moscou et à Bakou. Le 6 août, l'État-major de l'Armée rouge persane communiquait : « La situation est très favorable pour mener une attaque rapide sur Téhéran. Mais les grandes marches et les durs combats près de Mendjil ont définitivement ruiné notre armée… Il est nécessaire, et nous insistons, de nous faire parvenir des unités de volontaires composés de soldats russes prêts à combattre. Nous avons besoin d'au moins 3 000 russes, dans le cas contraire, tout le mouvement révolutionnaire en Perse sera voué à l'échec ». (Pavel Aptekar)

Le 15 août, l'Armée rouge persane a entrepris une série d'attaque, elle a réussi à occuper le passage de Kouinsky mais au moment décisif, les unités perses se sont dispersées et sont passées chez l'adversaire, détruisant l’effectif du commandement. Le Soviet Militaire Révolutionnaire de l'Armée persane espérait conquérir personnellement les positions, mettre fin au repli en prenant des « mesures draconiennes », se fixer près de Mendjil et demander des renforts. Le régiment venu de Bakou avait été surnommé « la matière brute n'ayant reçu aucune formation » et les marins restants « ceux qui ne sont pas aptes au combat ». Le 17 aout, la ville de Mendjil a été abandonnée, et trois jours plus tard, devant le soulèvement de la population locale, c'est au tour de Rasht, la capitale de la Perse rouge.

Les combats d'arrière garde

Les unités qui se sont éloignées de Rasht ont commencé à renforcer une petite bande de 12 verstes autour d'Anzali. Ordjonikidze, effrayé par un possible échec de la campagne perse a envoyé à Anzali le 244e régiment d'infanterie incomplet qui stabilisait la situation. Ils ont réussi à récupérer Rasht le 27 août mais la ville a été reprise par leurs adversaires le 22 septembre.

La Brigade cosaque persane a combattu contre l'Armée rouge persane sous le commandement du colonel russe Starosselski. Après le deuxième abandon de la ville de Rasht, le « régiment 26 » formé de soldats de l'Armée rouge et de commandants russes a été transféré en Perse. Grâce aux efforts conjoints de ce régiment et du 244e, la capitale de la République soviétique persane a été rendue au Soviet des commissaires du peuple. Cependant, comme le mentionnent les rapports du front, l'Armée russe subissait un manque de chaussures et d'équipement. Pendant l'invasion d'octobre, 60 personnes sont mortes ou ont été sérieusement blessées et 250 légèrement blessés. Des problèmes d'un autre ordre ont vu le jour. Le Soviet Militaire Révolutionnaire de l'Armée persane a déclaré : « Il nous reste plus que 16 caisses d'argent. Ce n’est même pas assez pour payer les salaires. On demande de nous envoyer 50 caisses pour le mois de novembre ». Il était clair qu’ils ne pouvaient pas résoudre le problème avec les forces qu'ils avaient. Il leurs est nécessaire de trouver de nouvelles méthodes pour résoudre ces problèmes.

En mars 1921, un pacte de non-agression et de coopération a été signé entre la RSFSR et la Perse. Il prévoyait un partage de la mer Caspienne et la possibilité d'introduction de soldats soviétiques dans le cas où Téhéran mènerait une politique non-amicale et antisoviétique (ce qui s'est passé en été 1941). De son côté, Moscou avait l’obligation de rapatrier les troupes de l'Armée rouge stationnées dans le Nord de la Perse.

La nécessité d'une coexistence pacifique a vaincu sur l'idée romantique d'une révolution mondiale. Le Kremlin avait de trop sérieux problèmes au cœur de la Russie pour s'occuper d'une révolution lointaine. Les gémissements des chefs de la Perse soviétique au sujet de la non-reconnaissance des accords de Moscou et de la trahison des intérêts du prolétariat de l'Est n'ont pas reçu de réponse de la part de Moscou.

Peu de temps après l'évacuation des troupes de l'Armée rouge, en avril-juillet 1921, les révolutionnaires perses ont organisé une guerre civile dont le Shah s'est servi pour reprendre le pouvoir sur la région côtière de la mer caspienne.


Original - Vedomosti - 12/02/2016

 

Conseil des commissaires du peuples de la République perse