Les rivières rouges du Xinjiang

Le troisième article de la série « Les guerres inconnues » raconte l’histoire des événements qui se sont déroulés dans le Xinjiang, une région du nord-ouest de la Chine, dans les années 1930.

Les combats qui se sont déroulés dans le Xinjiang sont un épisode inédit dans l'histoire russe : des unités de l'armée Rouge régulière et des gardes blancs fuyant l'Union Soviétique avec leurs familles se sont battus contre des insurgés musulmans du côté des autorités officielles chinoises.

Le Xinjiang a pour la première fois attiré l'attention des dirigeants de la Russie Soviétique dès le début des années 1920. En 1920, la province a accueilli plusieurs milliers de soldats, d'officiers et de réfugiés de l'armée du général Alexandre Doutov. Mais au printemps 1921, après la défaite de l'insurrection paysanne en Sibérie occidentale, une partie des insurgés est entrée dans le Xinjiang.

A la fin des années 1920 et au début des années 1930, des habitants du Kazakhstan qui avaient fui la famine causée par la collectivisation ont trouvé refuge dans le Xinjiang. Le pouvoir soviétique était inquiet parce que des agents japonais s’étaient infiltrés dans le nord-ouest de la Chine et le nouveau foyer de tension sur la frontière étendue avec le Xinjiang les obligeait à réfléchir aux moyens d'empêcher que la situation devienne comparable à celle en Mandchourie.

Le pouvoir central chinois a eu peu d'influence sur la situation de cette province lointaine. Le gouverneur Sheng Shicai qui avait pris le pouvoir dans la province du Xinjiang en avril 1933 a été, dans sa politique, contraint de se tourner vers son voisin du nord. Les forces en sa possession étaient trop faibles pour venir à bout du mouvement des peuples musulmans qui devenait de plus en plus fort. Les soldats chinois se sauvaient souvent sous la pression des insurgés. La seule unité apte au combat dans l'armée de Sheng Shicai était le régiment russe. Celui-ci était composé d'anciens gardes blancs dirigés par le colonel Pavel Pappengut qui a mis plusieurs fois en échec les forces supérieures de cavalerie.

Fin 1933, lorsque la 36e division de l'armée chinoise, principalement composée de musulmans-douganes, est entrée dans le Xinjiang, la situation du gouverneur Sheng Shicai était critique. Le régiment russe venu à la rescousse des unités chinoises défendait avec difficulté Ouroumtchi, la capitale du Xinjiang. Le 12 janvier 1934, Ma Chung-ying, le commandant de la 36e division chinoise a commencé à assiéger la ville.

L'aide est arrivée du nord, de l'URSS, dont le commandement avait reçu la demande d'aide formulée par le gouverneur de la province. Début 1934, un groupe de soldats de l'armée Rouge est entré sur le territoire du Xinjiang appuyé par des tanks, des blindés, l'aviation et l'artillerie. Les soldats et les commandants de l'Armée rouge avaient mis des galons pour ressembler aux gardes blancs russes. Le 8 et le 9 février, les unités de l'Armée Rouge qui, pour leur conspiration, s'appelaient "les Altaïens" ont défait la 36e division et mis un terme au blocus.

Les blancs avec les rouges

Fédor Polynin, ayant participé aux événements, par la suite Héros de l'Union Soviétique nous a parlé de la participation des pilotes soviétiques aux combats : « C’est une … guerre intestine qui a éclaté dans le Xinjiang. Le général Ma Chung-ying a organisé une révolte armée contre le gouvernement provincial… Le gouverneur de la province Sheng Shicai demande de l’aide... En s’approchant de la ville d’Ouroumtchi par les airs, nous avons remarqué une quantité énorme de gens près du mur d’enceinte de la forteresse. Derrière l’infanterie qui donnait l’assaut, les cavaliers caracolaient... Nous descendons et commençons à lâcher à tour de rôle au plus épais des révoltés des bombes à fragmentation de 25kg. Nous voyons que la foule des révoltés reflue du mur et s’enfuie en courant. Aux abords de la forteresse, les cadavres se distinguaient nettement sur la neige. Nous avons lâché les dernières bombes directement sur la terre. Les révoltés semblaient affolés par notre raid aérien soudain. Très vite, la révolte était écrasée... Le gouverneur a décoré tous les pilotes soviétiques et participants aux opérations militaires… » (F.P. Polynin, En accomplissant son devoir international // Dans le ciel de Chine 1937-1940. Moscou. Editions Nauka. 1986. Pages 18-21)

Après la libération de la ville d’Ouroumtchi, les unités de l’armée Rouge ont combattu avec les anciens blancs dans l’armée de volontaires de l’Altaï. Toutefois, avec l’accord du Consul général soviétique, Pappengut, qui avait une position antisoviétique assumée, a été fusillé. Nikolaï Bekteev, plus loyal, l’a remplacé. Les unités soviétiques de l’armée de volontaires de l’Altaï sont rentrées chez eux fin avril. Il ne restait dans le Xinjiang que le régiment de cavalerie fort d’environ 1000 personnes et appuyé par des blindés et par l’artillerie. Et pour former les soldats chinois, il ne restait que quelques dizaines de conseillers militaires parmi lesquels les figures les plus remarquables sont Adi Malikov, le conseiller militaire principal du gouverneur Sheng Shicai et célèbre espion ainsi que Pavel Rybalko à qui on avait donné le pseudonyme de Fu Ji-hui, futur maréchal des troupes blindées et deux fois Héros de l’Union Soviétique.

En juin 1934, Bekteev a été nommé commandant du front du Sud et Rybalko, son assistant. Ce dernier était officiellement appelé « le général russe des services chinois ». Les conseillers militaires et les instructeurs ont été nommés dans d’autres unités et grandes unités. Après la débâcle de la 36e division et la fuite de ce qu’il en restait vers le sud, en direction de la ville de Khotan, Sheng Shicai, sur les conseils de Malikov, avait l’intention de réduire son armée de 50% (de 40 000 à 20 000 personnes), en congédiant les soldats de plus de 35 ans et les fumeurs d’opium. Selon des documents conservés aux archives militaires de Russie, Malikov était de fait le chef de l’état-major de l’armée du Xinjiang et élaborait les plans de sa réorganisation. Ils s’étaient établis non seulement à Ouroumtchi mais aussi dans les locaux de la direction des renseignements de l’Armée rouge des ouvriers et paysans. Le gouverneur Sheng Shicai avait l’intention de reformer la 36e division et de l’intégrer en tant que brigade au sein de son armée. Cependant, alors que s’opérait la réduction des effectifs, le mouvement dans les régions peuplées de Ouïghours et de Douganes a repris des forces. Le département des renseignements du district militaire d’Asie Centrale déclarait au début du mois de décembre 1935 :

« La situation dans le Xinjiang est caractéristique des relations hostiles entre les deux groupes militaires : celui du gouvernement d’Ouroumtchi et celui de la 36e division dougane qui étend son pouvoir sur le district de Khotan… La division reste apte au combat et peut s’opposer aux forces du gouvernement d’Ouroumtchi…

Des pourparlers entre le gouvernement d’Ouroumtchi et la division ont commencé depuis le mois de mai de cette année. Ils n’ont donné aucun résultat. La 36e division ne veut pas faire de concession et continue d’être indépendante. Il est possible que la division se prépare à prendre Kachgar.

La situation du gouvernement d’Ouroumtchi est visiblement fixée en 1935. L’agriculture ruinée par la guerre renait, le commerce reprend sensiblement. Grâce à la mise à disposition de droits politiques aux Ouïghours, Mongols et Kazakhs, les oppositions des différents peuples sont moins fortes…

Par ailleurs, le mouvement national Ouïghour se renforce. L’idée d’un Ouïghourstan indépendant continue d’occuper une place importante dans l’esprit de nombreux dirigeants ouïghours... »

Des matraques sous le portrait de Staline

La situation dans le nord-ouest de la Chine restait difficile. Cela s’expliquait en grande partie par les agissements du nouveau pouvoir. Se déclarant défenseur des principes du pouvoir soviétique et du marxisme, Sheng Shicai les interprétait plutôt à sa façon. Comme l’indiquait Victor Obukhov, l’un des conseillers militaires, futur général et Héros de l’Union Soviétique, « le nouveau pouvoir a imité tout ce qu’il y avait de pire dans les méthodes des vieux chefs de district chinois. Ils ont plus qu’avant recours à la torture et au massacre des personnes arrêtées afin d’obtenir leurs aveux. Les outils habituels du juge et du chef de police sont une ceinture-fouet pour frapper sur les joues, un bâton pointu pour frapper sur les cuisses, des maillets pour frapper sur les chevilles et des colliers en fer pour serrer les jambes, enfin, une machine qui serre les jambes du suspect, ou plus exactement, du torturé, pour l’empêcher de s’échapper. » Selon les témoignages des instructeurs soviétiques, les nouveaux maîtres ont fait de ces objets de torture une matière de propagande évocatrice : le chef de l’un des districts les avait délicatement suspendus au mur sous les drapeaux et les portraits de Sun Yat-sen, Sheng Shicai et Staline. Le haut-fonctionnaire répondait à la question du conseiller portant sur la prédestination de ces objets : « Avec ce peuple-là, on ne peut faire autrement qu’avec des bâtons. » Il avait personnellement participé à l’enquête et avait ajouté son invention personnelle aux méthodes de torture des vieux chinois : la fixation au mur par l’oreille. Même les enseignes des bâtiments de commissariats étaient remplacées par des bâtons pointus repeints en rouge.

Mamut Sidjan (Sitchjan), l’un des chefs de la communauté ouïghoure a profité du mécontentement de la population contre le pouvoir. Après être parvenu, avec l’aide du gouverneur Sheng Shicai, à consolider sa position dans le district de Kachgar, la nécessité de partager rien qu’une petite partie de son pouvoir avec Ouroumtchi allait très vite l’obséder. A partir de la moitié de l’année 1936, Mamut Sidjan et ses partisans se sont mis à faire de la propagande pour la création d’un état ouïghoure indépendant et pour l’organisation de ses forces.
Au début de l’année 1937, Mamut Sidjan a soulevé une révolte que la 36e division dougane allait soutenir en mai alors qu’elle avait été envoyée pour l’écraser. Le 27 mai, la division occupait la ville de Yarkand et s’est aussitôt dirigée vers Kachgar. Les opérations militaires suivantes ont, selon les conseillers militaires, démontré de « l’inutilité complète de l’armée du gouvernement d’Ouroumtchi. » L’imitation aveugle de la tactique soviétique, qui s’organise autour de grandes unités motorisées, dans les conditions du Xinjiang et de ses routes défoncées a été un échec cinglant en juillet : « l’infanterie motorisée » chinoise s’est retrouvée clouée aux camions qui ne pouvaient rouler seulement sur les quelques routes existantes. La population qui avait sympathisé avec les révoltés détruisait les routes et coupait leur adversaire des sources de ravitaillement. Les soldats chinois aigris par les échecs s’en sont pris aux civils.

«Kirghizes» et «Simkhanets»

L’aviation et les instructeurs soviétiques contenaient la pression des révoltés. Les avions P-5, des monomoteurs à faible vitesse, se trouvaient être un moyen de lutte efficace contre la cavalerie ouïgoure et dougane. Le commandement soviétique était une nouvelle fois contraint d’étudier les questions du Xinjiang et d’apporter de l’aide à Sheng Shicai. Le 21 juin 1937, sur ordre du Commissariat du Peuple à la Défense, une expédition de deux groupes a commencé à s’organiser. Chaque groupe était composé de deux régiments (l’un venant de l’armée Rouge et l’autre du NKVD), d’une batterie de montagne, d’une compagnie de sapeurs et de troupes de transmission. La mission qu’on leurs avait donnée était ignorée des soldats et de la majorité de l’équipe de commandement. Officiellement, les deux groupes partaient près de la frontière pour y réaliser des études. L’un des ordres disait : « Le chargement des unités et le transport par train doivent être effectués dans le respect de la plus stricte confidentialité. Il faut prévenir tous les effectifs que les opérations des unités et des petites unités ainsi que les noms des localités ne doivent pas être mentionnés dans leurs lettres… »

En dehors de cela, pour respecter la confidentialité de la mission, on a ordonné aux participants à l’expédition d’indiquer sur les lettres qu’ils envoient à leur famille l’adresse de leurs quartiers d’hiver et non celle de leur « zone d’études ». Un long voyage attendait aussi les lettres de leurs familles : elles arrivaient d’abord à l’emplacement permanent des troupes et seulement après avoir été vérifiées par la censure militaire, elles étaient envoyées à leur destinataire. Pour camoufler les soldats et les commandants, on les changeait d’enveloppe. Le 4 juillet 1937, les commandants de groupes ont tous reçu les mêmes télégrammes : « Pour les unités de groupe de soldats, des uniformes d’une commande spéciale sont mis à votre disposition. Les uniformes en question vous seront remis personnellement sur ordre du commandement des forces armées. Vous ne devez pas emporter d’équipements avec une étoile et ne rien prendre du tout qui soit de votre tenue militaire. Les uniformes de la commande spéciale n’ont pas de marque ni de motifs apposés et ils sont de plusieurs couleurs différentes. Il vous appartient de donner l’ordre à chaque unité d’éliminer les marques sur leurs sacoches et leurs bottes puisque ces objets ne sont pas remplacés. Il faut recouvrir les marques des objets en cuir avec de l’encre. »

« L’uniforme spécial » était composé d’une blouse et d’un chapeau. Du reste, les anciennes chaussures, des bottines et des bandes molletières ainsi que bottes en grosse toile, étaient conservées. Les groupes ont reçu les noms « Oshskaya » et « Narynskaya » en fonction de l’endroit de concentration avant l’expédition. Le 25 juin, les commandants des unités ont reçu leurs instructions et des cartes du Xinjiang et déjà le 9 juillet, les deux groupes faisaient une halte de l’autre côté de la frontière.

En août, les forces armées gouvernementales appuyées par l’aviation soviétique ont lancé une attaque sur la ville de Maralbexi qui a été prise aux alentours du 1er septembre. Le même jour, l’une des brigades de la 36e division s’est révoltée et a rejoint le camp des forces gouvernementales. Ensuite, elle a pris Kachgar sans combattre, ville que les régiments de l’autre brigade qui étaient restés fidèles à son commandement avaient quittée. Des documents indiquent que, « l’offensive des « Simkhanets » (Simkhan est un petit village frontalier situé sur le territoire de Xinjiang) et des « Kirghizes » sur Maralbexi » précédait cet épisode. La division a une fois de plus essayé de livrer bataille aux forces gouvernementales mais le 5 septembre, ses forces principales ont subi une lourde défaite au cours d’une bataille durant laquelle 25 avions ont pris part aux côtés des forces gouvernementales.

Ensuite, les forces gouvernementales et les « Kirghizes » progressaient sans réelle opposition : le même jour, la ville de Yangi-Gissar a été prise et 3 000 personnes se sont rendues. Le lendemain, l’aviation bombardait Yarkand et la garnison de la ville s’est rendue le 9 septembre. Le 10 septembre, deux régiments de la 36e division se sont rendus. La division s’est désintégrée en différents détachements.
Le 19 octobre, les forces soviétiques et chinoises occupaient Khotan. Les rapports indiquent que la débâcle des révoltés « a radicalement résolu la question dougane ». Les unités « kirghizes » sont restées encore quelques mois sur le territoire du Xinjiang pour calmer la population en continuant de liquider ce qu’il reste des formations de révoltés. Le commandant du groupe, le colonel Nicolaï Noreiko écrivait le 15 décembre 1937 : « Vers le 5 décembre, 5 612 soldats appartenant à la 36e division dougane ont été tués ou faits prisonniers et 1 887 prisonniers ont été liquidés. 20 canons, 1 mortier et plus de 7 000 fusils ont été saisis. Environ 8 000 soldats appartenant à la 6e division ouïgoure ont été tuées ou fait prisonniers et 607 prisonniers ont été liquidés. »

En janvier 1938, les soldats soviétiques ont commencé à évacuer la province du Xinjiang. Cependant, le chef adjoint de l’administration des forces frontalières et intérieures du NKVD Nicolaï Kroutchinkin faisait remarquer : « les forces du gouvernement d’Ouroumtchi sont peu aptes au combat et ne peuvent pas faire face aux révoltés seules. Le gouvernement d’Ouroumtchi n’est pas en mesure de protéger avec son armée la ligne d’acheminement « Horgos – Ouroumtchi – Hami – Lanzhou (c’est principalement sur cette ligne que transitait l’aide militaire et technique soviétique vers le gouvernement central chinois) En coopérant avec les unités soviétiques, les soldats chinois se comportent de façon plus courageuse. De plus, ils pillent moins les populations locales et ne les montent plus contre eux. Je propose qu’on disloque le régiment frontalier à Hami après avoir évacué l’unité principale des forces armées et que l’on renforce l’escadrille aérienne et la compagnie des tanks BT » Cette proposition a été suivie.

« Ce sera un peu trop pour eux ! »

La présence de soldats soviétiques sur le territoire chinois et les liens étroits entre Sheng Shicai et l’URSS ne réjouissaient pas Tchang Kaï-chek qui était hostile aux communistes. Mais dans cette situation, il lui fallait se résigner : c’est bien l’Union Soviétique qui apportait une aide considérable à la Chine en lui livrant des armes, du matériel de combat et des instructeurs.

En septembre 1938, Sheng Shicai est allé à Moscou où Shen Shi-Qi, son frère cadet, avait atteint le sommet des sciences militaires à l’Académie Frounze. Il est venu pour discuter des nouvelles livraisons d’armes et de matériel de combat pour son armée. Il a emmené avec lui une grande quantité de cadeaux variés comme un portrait de Staline en paille de riz et de pavot et un portrait de Vorochilov sur soie. Parmi les cadeaux, il y avait aussi différents produits issus de l’artisanat populaire ainsi que articles de bijouterie.
A son tour, l’administration des relations extérieures et l’administration du Commissariat du Peuple à la Défense ont préparé une liste de cadeaux pour leur invité, haut dignitaire chinois, et son groupe : différents types d’armes, des montres, etc... Cependant, le Commissaire du Peuple, Kliment Vorochilov, en a supprimé près de la moitié et a ajouté la résolution hardie suivante : « Ce sera un peu trop pour eux ! »
Evidemment, les visiteurs n’en avaient pas connaissance. La rencontre entre Vorochilov et Sheng Shicai a duré plusieurs heures et a disparu dans les louanges de l’hôte chinois envers le pays soviétique et les grands chefs-camarades Staline et Vorochilov, l’armée Rouge et le matériel de combat soviétique en particulier. Le sténogramme de la rencontre est rempli de notes telles que : « Sheng Shicai se lève, serre le camarade Vorochilov très fort dans ses bras et l’embrasse sur le front » A la fin de la rencontre, le Commissaire du Peuple à la Défense, semble-t-il, ne savait pas où se mettre pour échapper à son invité fatiguant.

Cependant, lors de la rencontre, Sheng Shicai a déclaré : il est, à ce qu’il dit, est un colonel du marxisme de longue date et fait tout pour reconstruire la vie du Xinjiang sur des fondations marxistes. Et de plus, il veut devenir communiste, d’ailleurs non pas en n’intégrant le parti communiste de Chine mais le parti communiste de l’URSS. Après de longues consultations avec les hautes instances du politburo, il a été décidé d’accueillir le « camarade Sheng » dans les rangs du glorieux parti, en reprenant ses mots, selon lesquels il va cacher de tous son arrivée dans les rangs du parti. Le 29 septembre, pendant le séjour de la délégation du Xinjiang dans les salles d’accueil des invités importants, le chef adjoint de l’administration des services de renseignements de l’armée Rouge, Sergei Gendin a remis en présence d’une traductrice la très chère carte du parti à Shenп Shicai. Les remerciements de ce dernier ont été sans limite, d'autant plus que l’appartenance au parti s’accompagnait de nouvelles livraisons d’armes et de matériel de guerre.

D’ailleurs, déjà en 1933, le service de renseignement de l’état-major du district militaire d’Asie centrale faisait remarquer : « le communisme de Sheng Shicai et sa sincérité étaient douteux, c’était vraisemblablement une manœuvre diplomatique ».

Tout de même, on a construit une usine d’avions dans la ville de Hami. Elle construisait des avions de chasse I-16 en assemblant les pièces que lui livrait l’URSS. Les avions étaient ensuite envoyés vers le centre de la Chine. L’usine était gardée par le 171e bataillon des forces armées du NKVD qui était équipé d’uniformes dont le modèle datait d’avant la révolution de 1917. En février 1941, le bataillon a été envoyé dans le Xinjiang où ses soldats et ses commandants défendaient l’usine d’avion et les équipes géologiques qui exploraient les couches terrestres du Nord-Ouest de la Chine. Les soldats de l’armée Rouge et les commandants du bataillon portaient un « uniforme dont le modèle était particulièrement établi » et avaient des grades de l’armée russe. Les lieutenants étaient nommés « sous-lieutenants », les majors « capitaines ». Les grades « périmés » étaient même attribués à des commissaires politiques. Le commissaire du bataillon, le commissaire du régiment Kisselev a reçu le grade de colonel.

Certains ordres adressés au bataillon semblaient presque anecdotiques : « Lors des exercices politiques dans la compagnie, le lieutenant-guide Volkov, en racontant le récit « La guerre civile et la création de l’armée Rouge » n’avait pas préparé de carte, n’avait pas indiqué toutes les directions des attaques des gardes blancs et des forces étrangères sur la république soviétique. De plus, le lieutenant Volkov ne connaissait pas bien les lieux des principales victoires de l’armée Rouge sur les gardes blancs et n’a pas fait mention de l’apparence bestiale des officiers blancs et de leur cruauté envers les travailleurs et les paysans. »

Bien avant le changement d’uniforme de 1943, on portait ici les « triangles », « cubes » et « rectangles », mal vus dans l’armée Rouge (ndt : car symbole de l’armée impérial) et l’on avait des galons et des étoiles sur les épaules. C’est pourquoi, lorsque fin 1943, le bataillon est rentré en URSS, on n’allait pas lui changer d’uniformes.

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