Pour la couronne afghane

Le deuxième article de la série «Les guerres inconnues» raconte l'expédition de l'Armée Rouge en Afghanistan au printemps 1929.

Les dirigeants soviétiques ont tout fait pour influencer la situation politique et les conflits entre les différentes tribus dans les années 1920-1930. La tentative de remettre sur le trône Amanullah Khan, l'émir afghan loyal à l'URSS a été un échec. Et pas moins de 50 ans plus tard, le Kremlin a réessayé d’envahir l’Afghanistan dans une bien plus grande mesure cette fois-ci.


Dans les années 1920, l'URSS a mené une politique extérieure active à ses frontières sud et est et ne s’est pas seulement limitée à des moyens diplomatiques. Pour consolider ses positions en Afghanistan, elle n'a pas fait que du travail de renseignements mais a également organisé des groupes de soldats spécialisés qui se sont exercés sur le territoire des états limitrophes.

En septembre 1924, l'émir Amanullah Khan a appelé des pilotes soviétiques pour qu’ils apportent de l'aide à l'armée afghane qui menait une lutte intense contre le mouvement insurrectionnel dans le centre du pays. Ils ont satisfait à la demande : Amanullah a été le premier chef d'état au monde à reconnaitre l'Etat soviétique en 1919. La Grande Bretagne a élevé une protestation contre l'intégration des pilotes russes au service de l'armée afghane mais le monarque n'a pas donné de réponse à cette note diplomatique.

Les pilotes sont restés à Kaboul pendant une longue période. Tout du moins, en mars 1925, le commandement des forces armées du front du Turkestan avait donné un ordre qui interdisait aux pilotes sur le front de parler d'un probable remplacement avec leurs collègues de Kaboul. Dans son livre « L'Afghanistan en feu », l'attaché militaire Vitaly Primakov a aussi évoqué la participation des soldats russes à des actions militaires en 1928.

L’ami renversé

Au milieu de l’année 1928, l’émir, assuré de la stabilité de son pouvoir, est parti en Europe mais un coup d’état s’est produit peu de temps après son retour en Afghanistan. Les forces armées gouvernementales n’ont pas réussi à s’opposer aux forces d’insurrection commandées par l’ancien chef de section de la garde de l’émir Bacha-e Saqâo. Des régiments entiers passaient régulièrement du côté des insurgés.

Le 17 janvier, les insurgés ont pris Kaboul et le pouvoir est passé aux mains de l’émir Habibullah (Bacha-e Saqâo avait pris ce nom après son accession au trône) et des partisans du développement par la voie islamique qui s’opposaient à tout ce qui est nouveau : l’éducation éclairée, les usines et enfin les dernières mitrailleuses et avions pour l’armée afghane.

Selon les documents d’archive, le bureau d’Asie Centrale du Comité Central du Parti communiste Pansoviétique affirmait avec assurance : « Les événements d’Afghanistan résonnent comme l’une des activités antisoviétiques de l’impérialisme anglais en Orient. En conséquence, ce n’est pas seulement la résistance de l’Afghanistan à la pression de l’impérialisme anglais qui était tombée mais ce dernier a utilisé Bacha-e Saqâo comme un instrument docile servant à appuyer l’influence anglaise en Afghanistan. Dans le même temps, les activités des propriétaires terriens, du clergé et d’une intelligentsia nationale et bourgeoise se développaient dans les républiques d’Asie Centrale en réaction à l’avènement réussi du socialisme et ils essayaient eux aussi de se servir des événements d’Afghanistan pour lutter contre le pouvoir soviétique »

Moscou et Tachkent surveillaient attentivement le développement de la situation en Afghanistan et s’attachaient à trouver le moment idéal et le prétexte pour changer les choses. Ils ne l’ont pas eu besoin de l’attendre longtemps. En février 1929, Amanullah et son groupe de compagnons d’armes sont entrés dans la région de Kandahar. Il avait l’intention d’organiser une milice qui aurait dû renverser Bacha-e Saqâo et lui reprendre le trône.

En mars 1929, le consul général d’Afghanistan à Tachkent Ghulam Nabi khan s’est adressé au Comité Central du Parti communiste pansoviétique. Il a demandé l’autorisation de former sur le territoire soviétique une armée composée de partisans d’Amanullah qui avaient quitté le pays. Pour améliorer l’habilité au combat du détachement, Ghulam Nabi Khan a renforcé sa formation avec des soldats de l’Armée rouge, venant des unités nationales du district militaire d’Asie Centrale. Le commandement de celle-ci a été donné au commandant adjoint de la région Markian Germanovitch.

Très vite, il s’est avéré que les afghans savaient très bien tirer mais ne comprenaient pas le fonctionnement des fusils russes et ils tapaient sur la culasse avec une pierre pour les recharger. C’est pourquoi des soldats de l’Armée rouge ont intégré les groupes armés de mitrailleuses et de pièces. Un détachement, petit par le nombre (1200 personnes), était équipé de 12 mitrailleuses moyennes, de 12 mitrailleuses légères, de 4 canons de montagnes et d’un véhicule de transmission radio.

Bond vers le sud

Vers le 10 avril 1929, le groupe commandé par « le turc du Caucase Rajib-bey » était prêt à l’offensive. Le 14 avril, les éclaireurs ont quitté sans bruit le poste afghan installé sur la rive sud du fleuve Amou-Daria et sont partis vers le sud. Le lendemain, le détachement avait atteint la ville de Khelif. Initialement, la garnison de cette ville avait été assez bien organisée mais après les premiers tirs de canons et les premières rafales, elle a rendu les armes.

Le 22 avril 1929, le détachement s’est approché de Mazâr-e Charîf, un centre important dans le Nord de l’Afghanistan. Très tôt le matin, les petites unités avancées ont fait irruption dans la banlieue de Mazâr-e Charîf. Une lutte violente s’est engagée pendant toute la journée. Les mitrailleuses qui équipaient les envahisseurs ont joué un rôle décisif dans cette bataille. Elles détruisaient les lignes de contre-attaque étendues de leur adversaire. Très vite, un radiogramme en provenance de Mazâr-e Charîf est parti informer Tachkent de la prise de la ville. Et le quartier général des FORCES ARMEES de la région militaire d’Asie Centrale a envoyé une dépêche à Moscou : « Mazâr est occupée par le détachement Vitmar. » Déchiffrer ce pseudonyme n’est pas difficile : il s’agissait du héros de la guerre civile : Vitaly Markovitch Primakov.
 
La préparation et les actions du détachement militaire sont restés secret jusqu’au moment où il a franchi la frontière. Le 17 avril 1929, les gouverneurs de la province de Mazâr-e Charîf ont élevé une protestation contre l’organisation d’un détachement sur le territoire soviétique par Ghulam Nabi Khan et contre l’occupation par cette unité de plusieurs localités situées près de la frontière. Malgré les circonstances ayant confirmé cette déclaration, le consul général soviétique a envoyé un démenti catégorique aux propos d’ingérence soviétique dans les affaires de l’Afghanistan. Il semble que les représentants du Commissariat des peuples aux affaires étrangères d’Ouzbékistan considéraient que l’URSS n’avait rien à voir avec les agissements du détachement de Ghulam Nabi Khan puisque le compte-rendu de la situation en Afghanistan pour le mois d’avril 1929 indiquait que le 22 avril, Mazâr-e Charîf s’occupait de détachements fidèles à Amanullah.

Malgré les débuts favorables de l’opération, Primakov s’inquiétait de son issue. Pendant la phase de préparation de la conquête, Ghulam Nabi Khan avait assuré à ses protecteurs que des milliers de personnes venues des coins les plus reculés de l’Afghanistan rejoindraient le détachement. La réalité a fait mentir les attentes. Vitmar a exprimé : « L’opération a été pensée comme les actions d’un petit détachement monté qui se développera et s’organisera au fur et à mesure du processus du travail militaire. Mais dès les premiers jours, ils ont du se heurter à l’hostilité de la population. »

Un jour plus tard, la garnison de la forteresse de Deïdadi, située près de Mazâr-e Charîf, a entrepris avec le soutien des milices populaires des tribus une première tentative pour repousser le détachement en provenance de la ville principale du Nord de l’Afghanistan. Les soldats afghans mal armés et les miliciens aux chants religieux sont passés sous le feu des mitrailleuses et de l’artillerie. La résistance acharnée de la population locale et de l’armée a obligé les assaillants à demander du renfort. L’escadron envoyé en soutien a rencontré de nombreux regroupements d’habitants armés qui avaient fui l’Asie Centrale soviétique et a été obligé de revenir sur le territoire soviétique. Le 26 avril, les avions ont livré à Mazâr-e Charîf 10 mitrailleuses et 200 obus.

« Ça veut dire qu’on va se tourner vers la bande »

Après quelques tentatives infructueuses de prendre la ville, les chefs militaires afghans ont rebouché les canaux d’irrigation par lesquels l’eau passe pour alimenter la ville. Le mécontentent s’est fait entendre dans l’unité afghane du détachement de Vitmar.

Tachkent a reçu un nouveau rapport : « La réussite de la mission réside dans la prise de Deïdada et de Balkh. Je n’ai pas l’effectif pour. La technologie est indispensable. La question aurait été résolue si j’avais reçu avec les canons 200 grenades à gaz (à gaz moutarde, 200 grenades au chlore c’est peu). De plus, il est nécessaire de rendre le détachement plus mobile, de me donner un escadron de coupe-jarrets… On m’a refusé l’escadron, l’aviation, les grenades à gaz. Ce refus enfreint notre accord principal : Vous prenez Mazâr et nous vous aiderons légalement. Si l’on peut s’attendre à ce que la situation change et à ce que nous recevions de l’aide, je défendrai la ville. Si je ne peux pas compter sur votre aide, je jouerai ma carte et j’irai prendre Deïdadi. Si je la prends, ça veut dire que nous serons les maîtres de la situation, sinon, ça veut dire qu’on va se tourner vers la bande et nous chercherons à rentrer à la maison » (Citation de documents issus des Archives militaires russes d’Etat)

L’aide est très vite arrivée. Le 6 mai, l’aviation de la région militaire d’Asie centrale a bombardé à plusieurs reprises les formations ennemies. Et plus tôt dans la journée, un deuxième détachement composé de 400 soldats de l’Armée rouge armé de six canons et de huit mitrailleuses a franchi la frontière.

Apprenant comment s’était passé le passage de la frontière, Primakov a fait remarquer : « On aurait pu cacher et quitter le poste d’avant-garde sans aucun bruit et Dybenko (le commandant de la région militaire d’Asie Centrale – NDLR) aurait inutilement donné à ce passage un caractère de guerre formelle. »

Après une marche forcée de deux jours, le deuxième détachement des forces armées soviétiques est parti vers Mazâr-e Charîf. Ils ont laissé les afghans avec les assiégés dans la forteresse. Le 8 mai, après un bombardement aérien et des tirs d’artillerie, la garnison de Deïdada a laissé la citadelle. Après s’être reposé deux jours, le détachement unifié s’est dirigé plus loin vers le sud et a pris deux nouvelles villes : Balkh et Tachkourgan. Un tel déroulement des événements ne plaisait guère au nouveau gouvernement afghan qui a décidé d’anéantir le détachement expéditionnaire et a envoyé au nord une division commandée par l’un de leurs meilleurs commandants : Saïd Gussein.

Primakov a brusquement été rappelé en URSS et il s’est envolé le 18 mai à bord d’un avion spécial pour Tachkent. C’est Ali-Avsal-Khan qui a pris le commandement du détachement. Alexandre Tcherepanov se trouvait derrière ce pseudonyme.

Il a pris la décision de continuer l’avancée vers Kaboul. Mais le 23 mai, une nouvelle est arrivée : la division de Saïd Gussein s’est subitement emparée de Tachkourgan coupant dans le même temps la route d’approvisionnement des soviétiques et menaçant l’existence même du détachement. Le camp de Ghulam Nabi Khan a été pris de panique et son administration s’est vite étirée vers la frontière soviétique. Ali-Avsal-Khan a été contraint de faire demi-tour et de se diriger vers Tachkourgan. Le 25 mai au matin, après la préparation de l’artillerie et les bombardements de l’aviation, les soldats de l’Armée rouge ont fait irruption dans la ville. La bataille la plus âpre a duré deux jours. La ville changeait de mains pour la troisième fois mais au final les afghans ont été obligés de s’en retirer.

Cependant, après cela, la suite de l’opération et surtout sa réussite n’en sont pas devenues moins problématique. Pendant la bataille pour le contrôle de Tachkourgan, presque tous les obus ont été utilisés. Les canons russes « Triokhdioumovki » assez modestes ont tellement chauffé que les tubes de deux canons se sont décrochés et l’eau des sources de montagnes se transformait vite en vapeur dans les tubes des fameuses mitrailleuses « Maksim ». Le détachement a subi des pertes importantes (10 commandants et soldats de l’Armée rouge ainsi que 74 Hazaras ont été tués, 30 soldats de l’Armée rouge et 117 Hazaras ont été blessés) et a été envoyé au repos.

Une intervention repoussée

D’ailleurs, l’obstacle principal à d’autres actions s’expliquait autrement : le petit détachement n’a pas pu réussir sa mission puisque la majorité de la population lui était hostile. Pendant que les soldats et les commandants se reposaient, une nouvelle est arrivée expliquant que les partisans d’Amanullah qui se déplaçaient vers la capitale de l’Afghanistan avaient subi une défaite. Dans cette situation, il devenait insensé pour un si petit détachement de continuer la guerre et le 28 mai, le quartier général des forces armées d’Asie centrale a donné l’ordre de rentrer à la Patrie. Pendant plusieurs jours, cette décision a été respectée.

Dans les documents des unités de combat, la conquête afghane à laquelle ont participé des soldats et des commandants, s’appelle « Liquidation du banditisme dans le Turkestan du sud ». Plus de 300 de ses participants ont été décorés de l’ordre du Drapeau Rouge et les autres ont reçu de précieux cadeaux. Cependant, son analyse dans les manuels d’histoires demeurait interdite.

L’expédition a pris fin mais le quartier général du district militaire d’Asie centrale a continué d’élaborer un plan de bataille contre Bacha-e Saqâo. L’une des variantes envisageait le retour d’Amanullah pour assurer l’indépendance de l’Afghanistan, une autre consistait à créer au nord du pays une république marionnette qui sera intégrée plus tard à l’Union Soviétique.

L’intervention n’a pas eu lieu : en octobre 1929, le peuple afghan a renversé Bacha-e Saqâo sans aucune aide étrangère. L’Afghanistan a évité une invasion et l’inévitable guerre qui aurait violemment opposé les tribus entre elles dans ce cas-là.

Apparemment, les dirigeants soviétiques ignoraient la conquête ratée de 1929 ou n’en avaient pas tiré les leçons lorsque qu’ils ont pris la décision 50 ans plus tard d’intervenir en Afghanistan.

Original - Vedomosti - 26/02/2016

Emir Amanullah et des officiers soviétiques